Si vous ne l’avez pas encore vu, nous vous conseillons vivement de courir voir le film Vingt Dieux, réalisé par la jurassienne Louise Courvoisier. Vous y découvrirez le parcours initiatique du jeune Totone, qui, à tout juste 18 ans, perd son père et se retrouve seul pour s’occuper de sa petite sœur. Entre amitiés fidèles et premiers amours, c’est en essayant de fabriquer le meilleur comté jurassien que Totone va sortir avec plus ou moins de fracas de l’enfance.
Fait rare pour un film qui traite du monde rural, ce premier long métrage a été aussi bien accueilli par les critiques cinémas du festival de Cannes que par le grand public, et a su faire l’unanimité auprès des urbains comme des ruraux.
Et à Accueil Paysan, on pourrait presque se vanter d’avoir vu naître cette belle réalisation puisque les parents de Louise, Davide et Linda, sont adhérents du réseau Accueil Paysan avec leur gîte des Serans à Cressia. Gîte qui a joué un rôle non négligeable dans la construction du film, comme vous allez le découvrir dans l’interview croisée à laquelle Louise et son père David ont gentiment accepté de participer pour nous !
On sait que le gîte des Serans a joué un rôle durant la réalisation du film, pouvez-vous nous décrire lequel et comment chacun a vécu cette participation ?
Louise : Oui, ce lieu était en effet central tout au long de cette aventure. Dès l’écriture, nous avons passé une grande partie de nos résidences ici avec mon co-scénariste, il a donc vu naître le projet. Puis les répétitions avec les comédiens, et quelque fois le casting, qu’on accueillait sur la ferme. Nous avons également fait la préparation du film aux Serans, c’est-à-dire toute l’équipe qui organise la logistique humaine et matérielle du tournage, et accueilli l’équipe « décoration » dans laquelle il y avait beaucoup de Courvoisier, qui a installé son atelier aux Serans.
David : Louise a déjà écrit l’essentiel du film aux Serans et cela a duré 3 ans ; l’atmosphère des lieux l’a donc sûrement imprégné ; ensuite la préparation du tournage s’est déroulée sur place aussi et les chefs d’équipe ainsi que les acteurs ont été logé dans le gîte durant toute la durée du tournage. Ces périodes ont été très dense mais le fait d’habiter ensemble dans le gîte a certainement participé à donner une atmosphère et une cohésion à ces périodes.
Quels parallèles existe-t-il entre ce que le film offre et partage et ce que l’accueil au gîte des Serans propose de découvrir et partager aux visiteurs ?
Louise : Un film est avant tout une expérience collective, tout comme notre fonctionnement aux Serans. Ce lieu a inspiré le film à tous les endroits, du scénario, aux paysages, à l’atmosphère qu’il dégage.
David : Une immersion dans les paysages et les atmosphères que propose notre coin de Jura.
Le film est en partie construit de la vision de Louise du territoire où elle a grandi, mais comment ce regard a été complété et enrichi d’autres regards, que ce soient les proches, les Jurassiens eux-mêmes, les acteurs ou même l’équipe de tournage ? Dans quelle mesure ont-ils complété l’idée de départ ?
Louise : Toute la famille a été très investie dans le film, à la fois dans les décisions artistiques et dans toute la logistique du projet. Et bien sûr, il en a été de même pour les jurassiens, investis dès l’écriture dans le film. Je voulais que le film leur ressemble, j’étais donc poreuse à leurs idées, leurs savoir-faire qui venaient nourrir mes scènes. Le casting a également été décisif dans l’écriture, j’avais envie qu’ils soient confortables dans leur rôle, je m’adaptais donc à eux pour écrire et diriger les scènes.
David : Louise savait exactement ce qu’elle voulait montrer et transmettre dans le film et sa sœur Ella, cheffe décoratrice et son frère Pablo, chef constructeur, connaissant exactement sa vision l’ont beaucoup aidé à retranscrire toutes ces atmosphères dans la réalisation des scènes.
Vingt Dieux est donc inspiré et nourri du territoire Franc-comtois, mais à l’inverse, quel impact a-t-il eu sur ce territoire, notamment suite à son succès ?
Louise : C’est peut-être encore un peu tôt pour le dire. La bonne surprise a été la sortie, le nombre d’entrées sur le territoire qui ne cessait de grandir au fur et à mesure des semaines. Le public jurassien a été très curieux du film et se l’est approprié me semble-t-il, ce qui est super !
Je pense qu’on n’est pas très habitués de voir nos paysages au cinéma, et que ça nous fait du bien.
David : Des retours que nous avons eu, le public jurassien et particulièrement les paysans locaux se sont bien reconnus dans cette narration et se sont appropriés l’histoire et le succès qu’il a suscité ; c’est probablement ce qui est le plus réjouissant !
Que souhaiteriez-vous chacun·e pour l’évolution du territoire de Franche-Comté et le monde rural en général ?
Louise : Plus de mixité et de curiosité de la part des habitants et aussi des gens de l’extérieur.
David : Je souhaiterais vraiment une préservation des paysages et un développement et une diversification de petites fermes plutôt que les agrandissement de fermes auxquels nous assistons malheureusement de plus en plus souvent …
Est-ce important pour vous de rendre visibles et compréhensibles les territoires ruraux et créer de l’échange entre urbains et ruraux ? Pourquoi ?
Louise : Oui, c’est le grand problème je trouve, ce fossé, cette frontière entre les deux mondes remplie de préjugés.
David : Oui c’est important pour aider à faire connaître et partager ce lien à la terre si important.
Pourquoi pensez-vous que le monde du cinéma a du mal à capter et retranscrire fidèlement l’univers de la ruralité, tout en touchant sincèrement le public ? Et qu’est ce qui fait que selon vous Vingt Dieux a fait une différence ?
Louise : Je ne sais pas si ça a fait la différence mais c’est une autre approche. Je viens de la région et j’ai travaillé avec des comédiens d’ici, proches des problématiques des personnages, avec une équipe en partie jurassienne, je pense que c’est une démarche assez rare dans ce milieu et ça permet peut-être une approche plus humaine et nuancée.
David : L’appel à des acteurs non professionnels et venant directement de ce milieu avec son accent et son authenticité a je pense touché particulièrement le public.
On a beaucoup dit, suite au film, qu’agriculteur est un métier passion, car c’est un métier difficile qu’on ne choisit pas pour l’argent. Quelles difficultés de ce métier souhaiteriez-vous voir s’améliorer ?
Louise : Ce n’est pas parce que c’est un métier-passion qu’il ne mérite pas d’être valorisé, et reconnu dans ses difficultés. Je pense qu’il faut continuer d’écouter les principaux concernés, les agriculteurs, et tenter d’améliorer leurs conditions de travail.
David : L’accès au foncier pour des jeunes qui veulent se lancer et l’encouragement aux pratiques respectueuses favorables à l’environnement.
Le succès et l’intérêt médiatique pour le film mobilisent beaucoup Louise, elle a confié avoir hâte de pouvoir revenir dans le Jura pour se reposer. A Accueil Paysan, on trouve aussi que l’accueil rural est le meilleur pour se ressourcer et remettre les pieds sur terre ! Sauriez-vous décrire pourquoi ?
Louise : C’est très évident quand on vit dans un lieu aussi reculé et entouré de nature, il n’y a rien d’autre au monde qui puisse rivaliser.
David : Il suffit de voir le jour se lever sur ces paysages doux et paisibles pour ressentir les bienfaits de ce lien à la terre !
Pour finir, quels films ou autres œuvres culturelles conseilleriez-vous aux personnes qui ont aimé Vingt Dieux ?
Louise : « La ferme des Bertrand » de Gilles Perret. C’est un très beau documentaire dans une même ferme qui suit une famille sur trois générations. C’est touchant, sincère, un très beau film !
David : Je laisse Louise répondre à cette question …